Il faut toujours écouter le son de l'histoire.
On vient de fixer après moultes tergiversations une date pour commémorer l'esclavage. Il est intéressant de constater que certains veulent le 10 mai (ô hasard de l'histoire) commémorer "l'esclavage" alors que d'autres (les mêmes) se souviendront de son "abolition". Bref.
Au même moment s'ouvre la discussion que le gouvernement souhaite brève sur le CPE. Ca tombe bien, ô hasard de l'information spectaculaire, le chomage baisse et n'arrête pas de baisser, ce que tout un chacun aura constater dans son entourage. On regardera attentivement cette carte qui permet de comprendre où sont passés ces anciens chomeurs.
L'objectif inavoué du CPE est en fait de tracer un Chemin Pour l'Esclavage.
Expliquons nous.
L'unique intérêt de ce "contrat" est
d'être un "contrat", un nouveau "contrat". Petit à petit la
Loi et le Droit du travail s'étiolent. Ils sont grignotés par cette multiplication des
contrats individuels, pour les jeunes, les moins jeunes, les faibles, les moins faibles,
les qualifiés, les moins qualifiés. Les législateurs organisent la sortie de la Loi. Cette
optique contractuelle qui est l'acmé de la pensée libérale est proprement
réactionnaire.
Et on revient à l'histoire. Nous assistons à la re-servisation des travailleurs (si
tant est qu'il aient un jour cessé de l'être). L'idéal de nos maîtres c'est
la Chine, comme on l'entend d'ailleurs chaque jour. Peut-on arriver à pied par la
Chine ? Marchons, Marchons...
Le Chemin Pour l'Esclavage est tout tracé. Et comme chaque fois nos messieurs Loyaux du
grand Cirque Quotidien nous ont donné la voie. Désormais nous commémorerons l'abolition de l'esclavage pour mieux oublier que nous n'en sommes pas encore
sortis.
Janvier 2006. Ca fait dix que Tonton est mort ! Cela ne vous aura pas échappé.
L'anniversaire est célébré. Le pitoyable spectacle des prétendants oblige à cette
nostalgie mitterandienne quasi nécrophile.
Du coup un autre anniversaire il est vrai méconnu, voire inconnu, est resté dans l'ombre.
10 Janvier 1936, le professeur de droit fiscal Gaston Jèze reprend ses cours. Il est accueilli au cris de "Jèze démission ! Jèze dehors !". Le cours ne pourra être donné. Les véhéments sont des jeunes étudiants de l'Action française et des Jeunesses Patriotes. Durant près de deux mois étudiants pro et anti-Jèze s'affrontent.
Le professeur était certes un peu sévère. Mais il est était surtout celui qui conseillait le Négus, roi d'Ethiopie à la Société des Nations dans sa confrontation contre Mussolini Il était le symbole du Droit et de l'anti-colonialisme. A ce titre il devenait la cible de l'extrême droite.
Etrange hasard de l'Histoire. Parmi les manifestants hostiles figurait celui dont on pleure la mort aujourd'hui. François Mitterrand.
Source : P. Péan, Une jeunesse française, François Mitterrand, Livre de Poche, 1994.
"Cette rumeur qui vient de là..."
C'est le ressac de la mémoire coloniale. Reviennent les souvenirs enfouis des temps coloniaux. Comme toujours tout le monde s'y met : magazines et numéros spéciaux, publications scientifiques, beaux livres, témoins, expositions (photographier la guerre d'Algérie en 2004), films (Caché de Hanecke ou plus explicite le film sur Ben BarKa). Marketing ! On médiatise à tour de bras (procès Ausaresses, rôle des troupes coloniales dans les débarquements, 40e anniversaire de la fin de la guerre d'Algérie en 2002). On commémore, mais on se demande avec qui !, on mémorialise (Projet de mémorial d'outre-mer à Marseille). La marée remonte comme un signe...
L'histoire coloniale de grand-papa a été balayée en plusieurs vagues depuis son apothéose exposée de 1931. Par les tiers-mondistes et les résistants à la guerre d'Algérie d'abord qui ont formé les nouvelles générations d'historiens africains, par les nouvelles écoles décolonisées des post colonial studies ensuite, par la récente production historique française enfin. Plutôt marginalisée dans un premier temps, cette dernière pointe le doigt là où ça fait mal : la république coloniale, les zoos humains, l'esclavage. Vichy et l'extrême droite française ont approuvé la République sur un point au moins : celui de la colonisation.
Cette mer jamais étale d'où nous remonte peu à peu...
L'histoire en pleine gueule
Comment expliquer sinon par le même processus refoulement collectif qu'à connu l'histoire de Vichy il y a dix ans, cette frénésie remémoriale ? Mais quelle mémoire ? On ne veut pas se souvenir du trauma, des violences, de la culpabilité de la République. Alors dans le vide public c'est la concurrence des mémoires qui s'installe, nostalgiques de l'Algérie française ou Indigènes de la République. C'est fini la mer c'est fini...
Cette rumeur qui va debout...
Article 4 : «les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires, la place éminente à laquelle ils ont droit. »
La formulation montre bien la place spécifique de l'Afnord dans la pensée des parlementaires : pourquoi pas l'Indochine ?
En fait il y a déjà un premier projet de loi en 2003. L'article était déjà ainsi rédigé : « l'œuvre positive de l'ensemble de nos concitoyens qui ont vécu en Algérie pendant la période de la présence française est publiquement reconnue. » Un rapport d'un député à la demande de Raffarin en sept 2003 est rédigé avec des termes qui rappellent les manuels du temps des colonies : « La France avait demandé à ses fils les plus intrépides d'assurer son rayonnement pardelà les mers : avec courage, avec enthousiasme, avec ténacité, ils l'ont fait. Les terres ont été mises en valeur, les maladies ont été combattues, une véritable politique de développement a été promue. »
Rappelle toi ce chien de mer que nous libérions sur parole et qui gueule dans le désert...
Le texte est voté un vendredi après midi alors que les députés sont dans leurs
circonscriptions. On a alors présents seulement une trentaine de députés très concernés
par le vote des rapatriés et des harkis (ceux du sud-est) et cette fois-ci tous partis
confondus.
Le premier collectif d'historiens qui pétitionne est peu entendu. Parmi
ceux-ci Gérard Noiriel dénonce fin mars un pouvoir qui favorise une histoire
officielle, ce qui ne s'est jamais fait sauf sous Vichy. Il dénonce une vision trop
positive de la colonisation et qui nie les massacres, l'exploitation économique des
territoires et des hommes.
Bouteflika se chope un ulcère et dénonce le révisionnisme en juillet. Mais bon c'est des algériens...
Un bateau ça dépend comment on l'arrime au port de justesse...
Comment on passe de rien sur la colnisation en septembre 2005 à ce ressace de la mémoire qui n'en finit plus de ressaquer depuis quelques semaines ?
Entre-temps une autre guerre sans nom. Dans une autre périphérie. C'était l'automne.
Décembre 2005 : pétition signée par des historiens mieux pensants.
Le texte au lieu de condamner l'article 4 de la loi de février 2005 étend sa prohibition à toute législation sur l'histoire.
Sont donc mises sur le tapis :
La position des parlementaires est en totale contradiction avec les évolutions de la pensée
historienne récente.
Ce n'est pas l'histoire de la colonisation qui est donc prônée par la loi.
C'est la colonisation de l'histoire par une politique soit disant mémoriale qui
sent le remugle.
Et je voyais ce qu'on pressent...
Quelques ouvrages à lire