« S’il vous plaît, dessine moi un
mouton... ». Quand le mystère
est trop impressionnant, on n’ose pas désobéir.
Antoine
de Saint-Exupéry ; Le petit Prince.
Le
réel n’a pas pour nous, enseignants, l’acidité de la révolte. Toute expérience
partagée est ramenée à un combat de coq idéologique : le voile ou la
République ; discipline ou démagogie ; universalisme ou
communautarisme ; réalisme ou utopie. Seuls comptent les coups donnés à ce
qui reste en nous d’intelligence. Plus criées que criantes, les injustices
deviennent inaudibles : autour de nous pas de rapport de domination si ce
n’est « délinquant », pas d’exclusion si ce n’est consentie (voile un
jour, voile toujours, et le vent souffle où il veut). Rien que du consensus
républicain.
Et
pourtant le langage du pouvoir se déploie autour de nous. Dans la division de
l’espace (salle de classe, salle des profs, bureaux
« d’enregistrement » du présent et de l’absent, de la place et du
rang), dans la division du temps
(sonneries, pauses, retard, rythme collectif des programmes officiels),
dans la discipline des corps exercés et dociles (assis, droits, immobiles).
« [l’exercice]
sert à économiser le temps de la vie, à le cumuler sous une forme utile, et à
exercer le pouvoir sur les hommes par l’intermédiaire du temps ainsi aménagé.
L’exercice, devenu élément dans une technologie politique du corps et de la
durée, ne culmine pas vers un au delà ; mais il tend vers un
assujettissement qui n’a jamais fini de s’achever. » Michel Foucault Surveiller
et punir.
Un
pouvoir qui semble t-il nous appartient
puisqu’il n’est pas à « eux », nos élèves. Les plus vifs, les mieux
dotés, extraits pour un temps de la masse des « usagés » du service
public d’éducation, apprennent vite ce qu’est la « démocratie
lycéenne ». Rien n’y doit transparaître du réel ou du quotidien.
Corps tabou (cantine, toilettes, chauffage, eau chaude...), ici on ne s’occupe
que de l’esprit, et d’un esprit sans consistance quand il s’agit de donner sa
voix en Conseil d’Administration à des textes écrits par et pour des experts et
dont l’accès est « réservé ».
Bon
apprentissage par ailleurs de l’autre démocratie, celle du dehors, celle qui
sert ceux qui savent, dans des « palais » lointains et inaccessibles.
Un
pouvoir qui, certes, passe par nous, qui reproduisons en toute innocence les
hiérarchies sociales que nos discours condamnent. Une « main
invisible » case les élèves les plus favorisés (on dit « les plus
intelligents ») dans les sections générales ; les autres (on dit
« le niveau baisse, ils ne savent plus rien »), souvent lointains « héritiers » des
politiques coloniales de la « République Une et Indivisible » iront
dans les sections technologiques ou professionnelles de nos lycées polyvalents.
Cette fatalité que certains d’entre nous ont su briser pour eux mêmes, nous en
sommes néanmoins les acteurs sinon les auteurs.
Un
pouvoir qui aussi nous échappe ; soumis aux impératifs catégoriques c’est
à dire économiques d’une politique libérale qui supprime les postes, les
options non rentables (latin, grec, cinéma...) ; soumis aux aléas
comptables du jeu des mutations dont les règles changent chaque année (10 ans
pour la Bretagne, c’est pas si long...) ; soumis aux idéaux
individualistes que nous distillons dans nos classes sous couvert de
« citoyenneté ».
« ça
c’est la caisse. Le mouton que tu veux est dedans »
Bx