Rubrique nécro : les Prisons de la Honte


Face à la criminalisation de la misère (article de Bx  : "Pauvres de vous !"), aux condamnations de plus en plus lourdes qui frappent les militants (évocation par Hervé dans Zone de non-droite), à l'acharnement qui laisse mourrir en prison les survivants d'Action Directe (tandis que Papon finit ses jours dans la riante commune de Tournan-en-Brie, Seine-et-Marne), mieux vaut se préparer à toute éventualité : en découvrant, par exemple, le Guide du Prisonnier publié par l'Observatoire International des Prisons ! ou comment survivre dans des conditions rendues effroyables par la surpopulation carcérale...

Il fut un temps où une prison incarna l'arbitraire du pouvoir, au point que le peuple de Paris jugea nécessaire, un beau jour de juillet 1789, de la prendre puis de la détruire. Les "Prisons de la Misère" seraient-elles désormais à faire tomber ?

JLB, juin 2004

Le Fou K.O. La Folie, la Prison et le philosophe 12.12.2004


    Depuis plusieurs années, et récemment dans la presse quotidienne, on a fait état de la présence croissante de cas psychiatriques dans les geôles de France (Libération 8/12/2004 par exemple). Les schizophrènes, les dépressifs, les paranoiaques peuplent les cellules comme ils peuplaient les loges des dépôts de mendicité du XVIIIe siècle. La question n'est pas de savoir si la prison rend fou. La réponse est probable. Là n'est pas le débat. Il s'agit de comprendre pourquoi la société enferme de plus en plus ces fous en prison.
La première explication est connue : on criminalise de plus en plus un certain nombre de faits commis en état d'irresponsabilité. Beaucoup sont jugés en comparution immédiate et condamnés sans être vus par un expert. La chose est acquise.
On osera ici une hypothèse iconoclaste : c'est en critiquant l'institution asilaire comme totalitaire au nom de principes humanitaires, politiques et philosophiques par ailleurs louables, que l'on a favorisé ce grand refermement moderne. L'antipsychiatrie, développée aux Etats-Unis dans les années soixante, consolidée en France par la pensée de Michel Foucault dans les années soixante-dix, a sapé les fondements idéologiques de l'utilité de l'asile comme institution. Présenté comme institution répressive, à l'image des hôpitaux généraux de la monarchie absolue, l'hôpital psychiatrique a ainsi été déligitimé dans les milieux de gauche lorsqu'il ne l'était pas déjà auparavant.
Ce discours idéologique - par certains aspects justifiable - a rencontré dans les années 1980-1990 la volonté libérale de désengagement de l'Etat, dans les secteurs hospitaliers comme dans les autres secteurs. La politique de Secteur de la médecine psychiatrique mise en place alors s'est opérée dans le cadre d'une diminution drastique du nombre de lits d'hospitalisation psychiatrique, sans mise en place d'institutions de remplacement. La profession aujourd'hui est sinistrée et ne cesse d'appeler à l'aide dans un vide sidéral.
Où sont passés les malades ? Ceux-ci se sont d'abord multipliés du fait des conditions accrues de précarité, de l'éclatement des familles, de la dissolution des liens sociaux. Mais ceux-ci se sont surtout retrouvés à la rue, mêlés à la population des SDF. Chacun des lecteurs qui prend le métro quotidiennement peut témoigner de cette présence massive des fous sur les quais comme dans les rues.
Le désengagement libéral de l'Etat justifié par l'idéologie humanitaire anti-asilaire a créé les conditions de ce spectacle désolant et révoltant. Il nous semble que cette évolution dramatique n'eut été possible sans la conjonction de ces deux phases a priori antithétiques. A ne voir que le pouvoir bio politique (existant sans conteste) en niant la maladie et le malade, on ne fait que renforcer la solitude des dingues et des paumés.
HG

Le Guide du Prisonnier

Enfin le guide indispensable ! (La Découverte, la maison d'édition est bien choisie).
Les prisons débordent depuis deux ans. Plus de 60000 prisonniers en France (pour moins de 50000 places officielles). Pas encore le taux record des Etats-Unis mais on s'en approche tout doucement. Le directeur de la pénitentiaire évoquait récemment encore l'installation de préabriqués pour répondre aux besoins nouveaux.
Les causes ? (voir ci-dessous l'article Pauvres de vous).
L'observatoire international des prisons (OIT) édite donc un vrai guide du prisonnier moderne, les chances de finir dans les geôles de l'Etat s'accroissant avec le temps. A la tête de cet observatoire depuis peu, un ancien prisonnier Gabriel Mouesca, qui raconte les années d'isolement, la vie quotidienne dans les cellules, les révoltes et leur répression.




Pauvres de vous ! ou comment s'en débarrasser.

A propos d’une étude de Loïc Wacquant : Les prisons de la misère,  Raisons d’agir, 1999
 

L’Etat (social) est mort. Vive l’Etat  (pénal).Le néo-libéralisme vient de réinventer les « classes dangereuses.

Ce sont les Etats unis des années 80 qui, sous l’impulsion des Républicains, entament le démantèlement de l’Etat Providence tout en organisant le grand renfermement de populations de plus en plus marginalisées.
C’est à New York dans les années 80 que, sous l’impulsion du maire Rudolph Giuliani, est popularisée la doctrine de la « tolérance zéro », de la « vitre cassée », autre avatar du « qui vole un oeuf, vole un boeuf ».
 

Mondialisation oblige, ce processus se retrouve en Europe et bien sûr en France où l’idéologie sécuritaire reçoit à partir de 1998 une onction « de gauche » sous le gouvernement Jospin. Adoptée par tous sous le couvert de pseudo-experts, la « tolérance zéro » ne s’appuie pourtant sur aucune étude sociologique ou statistique sérieuse, et se garde bien de faire apparaître ses corollaires liberticides (arrestations abusives, bavures policières...). Depuis 20 ans le nombre de personnes emprisonnées en France a augmenté de 45%, les sursis et les peines conditionnelles sont en chute libre, la durée moyenne de la peine a été multiplié par 2 ; nous sommes loin du « laxisme de la justice » dénoncé par certains. Ici aussi, c’est la population la plus défavorisée qui est concernée : la moitié des prisonniers n’ont qu’un niveau d’étude primaire, la même proportion était sans emploi au moment de l’incarcération, 1sur 6 sans domicile fixe. Ici aussi s’étend le « social panoptisme », la surveillance généralisée des « populations à risques » par l’instauration  de fichiers policiers, sociaux et fiscaux  destinés à se croiser. De la police comme technique de gouvernement des hommes...
 

Loïc Wacquant considère qu’en 1999, date de la publication de son essai, la France peut encore résister à l’offensive néo-libérale. En 2004, le constat est plus amer.
Démantelement de l’Etat social : « réformes » des retraites, suspension des allocations chômage, RMA , précarisation massive et concertée de l’emploi, « déremboursement » de nombreux médicaments et préparation d’un « réforme » de l’assurance maladie...
Renforcement de l’Etat pénal : loi sur la « sécurité quotidienne » d’octobre 2001 ( dérèglementation de la fouille des véhicules et des perquisitions, criminalisation de la fraude dans les transports en commun ), loi sur la « sécurité intérieure » de février 2003 dite loi Sarkozy (systématisation des contrôles d’identité, criminalisation de la « mendicité agressive », du regroupement dans les halls d’immeubles, de l’outrage au drapeau et à l’hymne national), ouverture de centres fermés pour mineurs délinquants, reprise des expulsions par charters de sans papiers, réforme de la justice avec notamment la procédure du « plaider coupable »...
Impossible de tout citer, chaque jour nous amène de nouveaux exemples.

Quelques mots en guise de conclusion provisoire.
Imaginer l’Etat comme un Janus omnipotent qui tantôt, de sa main gauche, nourrit et tantôt, de sa main droite, punit, revient à se réduire à l’impuissance. Nous ne sommes pas des enfants en attente d’un geste, d’un regard venu  « d ‘en haut » (d’où ?).
Pourquoi ne pas penser L’Etat comme  une tension, un discours, un rapport de force à (re)construire ?

« ... la perspective de la sécurité de l’existence facilite la direction des individus, bien que ce soit selon une méthode totalement différente de celle des disciplines.»
Michel Foucault, « Dits et Ecrits » Tome 4, 1980-1988.

Certes,  la charité consentie a goût de renoncement.
Les droits acquis racontent une autre histoire et brillent d’autres éclats.

Bx, tiré du bulletin Cétacé n°1