Dans
une société du chiffre - sondages, croissance,
consommation, audimat, ratios
financiers-, la statistique joue le rôle des augures romains.
Ouvrons les
entrailles de l'animal social, la rationalité
présumée de la post-modernité,
qui se pare de calculs et de nombres, cache une face irrationnelle qui,
de
fait, guide les décisions politiques, économiques et
médiatiques. La
statistique est un des outils du gendarme que nous nous imposons.
Le
quatrième pouvoir, en cela, a rejoint les
précédents, sacrés ou consacrés, en
offrant jour après jour sa manne incontestable de projections
statistiques qui
nous donnent à frémir sur les évolutions,
successivement ascendantes ou
déclinantes, de la démographie, des cas de vaches folles,
du climat, de
l'insécurité, de la dépression/croissance, du
krach boursier, du trou de la
sécu. Les figurations du déficit exponentiel de la
sécurité sociale relèvent de
l'art moderne et de l'escroquerie intellectuelle au vu des
paramètres nombreux
qui peuvent réellement modifier l'évolution du dit
déficit (Le Monde
Economie, 20 janvier 2004). La
variation des échelles est un outil magique pour
accélère le temps et grossir à
l'infini les évolutions dramatiques (Le Parisien 23
janvier 2004). Le
néo-apocalyptisme à donc de l'avenir après 2000 et
les prévisions
astrologico-mathématiques, que personne ne retourne jamais
vérifier, imposent
le discours du jour, dessinent les nouvelles peurs sociales, justifient
la
manipulation du moment. La statistique, stade suprême du
rationalisme, est une
croyance, un credo - l'organisme qui mesure mathématiquement
l'évolution de la
consommation ne se nomme-t-il pas lui-même CREDOC ?
Comme
l'image médiatique, le chiffre prend sa propre
réalité, et fait disparaître le
réel. Les chômeurs sortis des statistiques au 1er
janvier ont-ils
encore une existence autre que fantomatique ? A l'inverse, les 8000
morts
annuels de la route ont eux pris corps et la baisse des tués
autorise donc à
proclamer victorieusement un nombre de "vies sauvées" qui n'ont
aucune réalité. Inventer les non-vivants pour les sauver,
belle forme de
paradis virtuel. Le chiffre se transforme en son contraire. Les 15000
morts
bien réels de la canicule/pollution/trop plein des urgences
n'ont eu qu'une
existence éphémère, contestée d'abord,
oubliée ensuite. Cette mortalité
indécente, car imprévue par le gendarme statistique, par
l'augure ministériel,
participe d'un nouveau négationnisme.
Ou
est donc passée la réalité ? L'enquête
Eurostat qui mesure le rang économique
des pays européens classe la France 12e en mars 2001,
justifiant
ainsi la résurgence d'un discours sur le déclin national
qui légitime pour part
une idéologie réactionnaire. L'enquête s'est en
fait révélée erronée, et la
France a retrouvé en décembre 2003 son 8e rang
(Le Monde Economie
6 janvier 2004). L'indice de l'inflation, toujours égal à
lui-même depuis le
tournant de la rigueur, semble tiré de nulle part au vu des
réactions de tout
un chacun face à l'explosion des prix. Les comptes de certaines
entreprises,
qui légitiment l'appui des fonds de pension et d'investissement,
ont depuis
quelques années fait sombrer dans le doute et une par une les
nations
industrialisées : Enron, Parmalat, Adecco…
Au
nom du grand ministère de l'ordre et de la vertu, le salaire
d'un policier sera
indexé sur la capacité magique du gendarme de faire
baisser la statistique
selon le plan prévu en conférence de presse (pas debout
sur une chaise
plastique comme en Corse). La réalité n'a qu'à
bien se tenir ou gare au
gorille. Bientôt les enfants, les étudiants et les malades
seront soumis à
cette logique technico-magique, classifiés, quantifiés,
évalués, numérotés. Une
industrie statistique ou tout sera pré-vu, enfin, comme dans les
annonces
prophétiques des livres sacrés.
Deux
sites utiles.
L'un
officiel, celui du Conseil national de la statistique - www.cnis.fr -, l'autre critique, celui
de
l'association pénombre dont l'objectif est d'apporter un regard
différent sur
le monde des chiffres - www.penombre.org.