La statistique du gendarme ; réflexion autour de l'usage du chiffre dans notre société


Chacun aura constaté ces derniers temps le décalage entre les chiffres officiels (inflation, consommation, chomage...) et la réalité (prix, plaintes des commerçants, plans de licenciements). On objectera que nous ne sommes détenteurs que d'une part de la réalité, ce qui n'est pas faux. Nous objecterons à notre tour que les chiffres officiels eux aussi sont établis par des hommes détenteurs de leur propre part de réalité, c'est-à-dire de leur volonté d'établir un discours.

L'association Pénombre fait le travail de décryptage de ces chiffres officiels, politiques, médiatiques ou scientifiques : a voir ces dernières semaines, les chiffres de la Sécu, de la prison, les prévisions... A consulter absolument. Pénombre.

On peut toujours lire une étude parue dans le bulletin numéor 1 de Cétacé (2003) :

Cétacé N°1, extrait :

Dans une société du chiffre - sondages, croissance, consommation, audimat, ratios financiers-, la statistique joue le rôle des augures romains. Ouvrons les entrailles de l'animal social, la rationalité présumée de la post-modernité, qui se pare de calculs et de nombres, cache une face irrationnelle qui, de fait, guide les décisions politiques, économiques et médiatiques. La statistique est un des outils du gendarme que nous nous imposons.

Le quatrième pouvoir, en cela, a rejoint les précédents, sacrés ou consacrés, en offrant jour après jour sa manne incontestable de projections statistiques qui nous donnent à frémir sur les évolutions, successivement ascendantes ou déclinantes, de la démographie, des cas de vaches folles, du climat, de l'insécurité, de la dépression/croissance, du krach boursier, du trou de la sécu. Les figurations du déficit exponentiel de la sécurité sociale relèvent de l'art moderne et de l'escroquerie intellectuelle au vu des paramètres nombreux qui peuvent réellement modifier l'évolution du dit déficit (Le Monde Economie, 20 janvier 2004).  La variation des échelles est un outil magique pour accélère le temps et grossir à l'infini les évolutions dramatiques (Le Parisien 23 janvier 2004). Le néo-apocalyptisme à donc de l'avenir après 2000 et les prévisions astrologico-mathématiques, que personne ne retourne jamais vérifier, imposent le discours du jour, dessinent les nouvelles peurs sociales, justifient la manipulation du moment. La statistique, stade suprême du rationalisme, est une croyance, un credo - l'organisme qui mesure mathématiquement l'évolution de la consommation ne se nomme-t-il pas lui-même CREDOC ?

Comme l'image médiatique, le chiffre prend sa propre réalité, et fait disparaître le réel. Les chômeurs sortis des statistiques au 1er janvier ont-ils encore une existence autre que fantomatique ? A l'inverse, les 8000 morts annuels de la route ont eux pris corps et la baisse des tués autorise donc à proclamer victorieusement un nombre de "vies sauvées" qui n'ont aucune réalité. Inventer les non-vivants pour les sauver, belle forme de paradis virtuel. Le chiffre se transforme en son contraire. Les 15000 morts bien réels de la canicule/pollution/trop plein des urgences n'ont eu qu'une existence éphémère, contestée d'abord, oubliée ensuite. Cette mortalité indécente, car imprévue par le gendarme statistique, par l'augure ministériel, participe d'un nouveau négationnisme.

Ou est donc passée la réalité ? L'enquête Eurostat qui mesure le rang économique des pays européens classe la France 12e en mars 2001, justifiant ainsi la résurgence d'un discours sur le déclin national qui légitime pour part une idéologie réactionnaire. L'enquête s'est en fait révélée erronée, et la France a retrouvé en décembre 2003 son 8e rang (Le Monde Economie 6 janvier 2004). L'indice de l'inflation, toujours égal à lui-même depuis le tournant de la rigueur, semble tiré de nulle part au vu des réactions de tout un chacun face à l'explosion des prix. Les comptes de certaines entreprises, qui légitiment l'appui des fonds de pension et d'investissement, ont depuis quelques années fait sombrer dans le doute et une par une les nations industrialisées : Enron, Parmalat, Adecco…

Au nom du grand ministère de l'ordre et de la vertu, le salaire d'un policier sera indexé sur la capacité magique du gendarme de faire baisser la statistique selon le plan prévu en conférence de presse (pas debout sur une chaise plastique comme en Corse). La réalité n'a qu'à bien se tenir ou gare au gorille. Bientôt les enfants, les étudiants et les malades seront soumis à cette logique technico-magique, classifiés, quantifiés, évalués, numérotés. Une industrie statistique ou tout sera pré-vu, enfin, comme dans les annonces prophétiques des livres sacrés.

 

Deux sites utiles.
L'un officiel, celui du Conseil national de la statistique - www.cnis.fr -, l'autre critique, celui de l'association pénombre dont l'objectif est d'apporter un regard différent sur le monde des chiffres - www.penombre.org.