Distinguer
entre le gouvernement et le peuple comme s’il s’agissait de deux sphères de
puissance séparées négociant avant de se mettre d’accord, l’une forte et haute,
l’autre faible et basse, voilà qui relève d’un sentiment politique hérité
d’autrefois et qui de nos jours, dans la plupart des Etats, correspond
encore exactement à la réalité historique des rapports de puissance. Quand
Bismarck, par exemple, qualifie la forme constitutionnelle de compromis entre
le gouvernement et le peuple, il parle conformément à un principe qui a sa
raison dans l’histoire (et en tire aussi, bien entendu, le grain de déraison
sans lequel rien d’humain ne saurait exister). A l’opposé, on veut maintenant
nous enseigner – conformément à un principe sorti tel quel du cerveau et censé faire
l’histoire à lui seul – que le gouvernement n’est rien qu’un organe du peuple,
et non pas un « haut » prévoyant et vénérable par rapport à un
« bas » accoutumé à la modestie. Que l’on veuille bien, avant
d’admettre cette définition de l’idée de gouvernement, pour l’instant
antihistorique et arbitraire, quoique plus logique, en supputer tout de même
les conséquences : car la relation entre peuple et gouvernement est le
type de relation le plus fort, la forme même sur laquelle se modèlent les
rapports entre professeur et élève, maître et domesticité, père et famille,
chef et soldat, patron et apprenti. Actuellement, sous l’influence de la forme
constitutionnelle de gouvernement, qui l’emporte, toutes ces relations se
transforment quelque peu : elles deviennent des compromis. Mais
comme il leur faudra s’altérer et se déformer, changer de nom et de nature,
quand cette autre conception toute nouvelle se sera partout emparée des
cerveaux ! – ce qui pourrait bien, il est vrai, demander encore un siècle.
En la matière, rien n’est plus à souhaiter que la prudence et une lente
évolution.
Friedrich
NIETSZCHE, Humain, trop humain, I, paragraphe 451, trad. Gallimard, Paris
1966-1988.
[cité
dans Une Histoire de la Démocratie en Europe, sous la dir. d’A DE
BAECQUE, Le Monde éditions, 1991]