Peuple et gouvernement dans la modernité,

Nietzsche

 

Distinguer entre le gouvernement et le peuple comme s’il s’agissait de deux sphères de puissance séparées négociant avant de se mettre d’accord, l’une forte et haute, l’autre faible et basse, voilà qui relève d’un sentiment politique hérité d’autrefois et qui de nos jours, dans la plupart des Etats, correspond encore exactement à la réalité historique des rapports de puissance. Quand Bismarck, par exemple, qualifie la forme constitutionnelle de compromis entre le gouvernement et le peuple, il parle conformément à un principe qui a sa raison dans l’histoire (et en tire aussi, bien entendu, le grain de déraison sans lequel rien d’humain ne saurait exister). A l’opposé, on veut maintenant nous enseigner – conformément à un principe sorti tel quel du cerveau et censé faire l’histoire à lui seul – que le gouvernement n’est rien qu’un organe du peuple, et non pas un « haut » prévoyant et vénérable par rapport à un « bas » accoutumé à la modestie. Que l’on veuille bien, avant d’admettre cette définition de l’idée de gouvernement, pour l’instant antihistorique et arbitraire, quoique plus logique, en supputer tout de même les conséquences : car la relation entre peuple et gouvernement est le type de relation le plus fort, la forme même sur laquelle se modèlent les rapports entre professeur et élève, maître et domesticité, père et famille, chef et soldat, patron et apprenti. Actuellement, sous l’influence de la forme constitutionnelle de gouvernement, qui l’emporte, toutes ces relations se transforment quelque peu : elles deviennent des compromis. Mais comme il leur faudra s’altérer et se déformer, changer de nom et de nature, quand cette autre conception toute nouvelle se sera partout emparée des cerveaux ! – ce qui pourrait bien, il est vrai, demander encore un siècle. En la matière, rien n’est plus à souhaiter que la prudence et une lente évolution.

 Friedrich NIETSZCHE, Humain, trop humain, I, paragraphe 451, trad. Gallimard, Paris 1966-1988.
[cité dans Une Histoire de la Démocratie en Europe, sous la dir. d’A DE BAECQUE, Le Monde éditions, 1991]